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Avec Fire Water, son dernier EP, Grégory Nicolaidis alias Epsilon explore les territoires de l'intime, entre héritage grec, quête d'équilibre et renaissance personnelle. D'Hydra à Smyrne, de Paris à Athènes, l'artiste évoque ses racines, son rapport à la création et cette conviction qui traverse toute son œuvre : les plus grandes transformations naissent parfois de presque rien.
Le mot Epsilon possède de multiples résonances, qu’elles soient philosophiques, scientifiques ou symboliques. Quelles significations personnelles se cachent derrière ce choix de nom ?
Je suis d’origine grecque. Mon nom ne ment pas, même si j’ai trois quarts de sang lillois et un quart de sang grec. La Grèce occupe une place importante dans mon imaginaire, dans mes choix de vie et dans ce qui m’anime aujourd’hui.
Lorsque j’ai commencé à réfléchir à ce projet artistique, je cherchais un nom. J’étais parti sur quelque chose d’assez anglo-saxon, avant de réaliser qu’une partie essentielle de mon ADN se trouvait justement dans cette culture grecque qui m’accompagne depuis toujours.
Je me suis alors replongé dans la signification du mot Epsilon. Au départ, il y avait cette idée de faire le pont entre l’alpha et l’oméga, deux lettres dont mon grand-père grec me parlait souvent. D’ailleurs, les derniers mots qu’il m’a adressés avant de partir furent : « Ne confonds jamais l’alpha et l’oméga, mon petit-fils. » Une phrase mystérieuse, qui semblait ne rien vouloir dire et qui, en même temps, disait tout.
Je me suis demandé ce qui pouvait exister entre ces deux extrémités. Epsilon s’est imposé peu à peu. J’en ai d’abord aimé la sonorité, puis j’ai découvert qu’il pouvait symboliser une ouverture, une fenêtre vers autre chose. Cela correspondait parfaitement au moment que je traversais : celui où je m’ouvrais à une nouvelle part de moi-même à travers la musique.
Enfin, j’ai découvert sa dimension scientifique. En langage mathématique, l’epsilon désigne quelque chose d’infinitésimal, presque rien. J’aime profondément cette idée. Celle de l’atome, de la molécule, de la poussière. Et pourtant, dans ce presque rien, il y a tout : nos joies, nos tourments, nos histoires. Toutes les émotions que j’ai envie de raconter à travers mes chansons.


Parmi les multiples définitions d’Epsilon, il y en a une qui a retenu mon attention : quelque chose de presque imperceptible, mais capable de modifier un équilibre et de produire des transformations profondes. C’est un peu ce qui s’est passé en vous lorsque vous avez décidé d’ouvrir un nouveau chapitre de votre vie ?
Absolument. C’est amusant parce que je sors justement de l’exposition Renoir au Musée d’Orsay. On y explique à quel point Renoir croyait au pouvoir de la beauté. Il pensait que représenter des êtres humains en harmonie avec la nature pouvait produire une forme d’effet papillon et apporter davantage de douceur au monde.
Bien sûr, je ne me compare pas à Renoir, mais cette idée me parle énormément. Je crois qu’un déplacement minuscule peut tout changer. Un mot, une note, une image, une chanson. Comme j’ai pu l’expérimenter à travers les artistes qui m’inspirent, mais aussi grâce aux retours que je reçois parfois sur ma propre musique.
Votre définition me touche beaucoup parce qu’elle rejoint exactement ce qui me pousse à créer. Si une chanson peut déplacer quelque chose chez quelqu’un, même de manière infime, alors elle a déjà accompli quelque chose de précieux.

Le feu et l’eau
Vous venez de sortir Fire Water, deux éléments qui semblent s’opposer. Que symbolise ce titre et pourquoi l’avoir choisi pour incarner ce nouveau chapitre musical ?
L’histoire de Fire Water est intimement liée à Hydra. Le terme m’a été soufflé par un ami. Il possède une maison extraordinaire sur l’île, qu’il a transformée en studio d’enregistrement. Lors de notre première rencontre, il m’a proposé de goûter une eau-de-vie locale. Il m’a dit : « Viens, il faut que je te fasse découvrir ça, c’est fire water. » Il la décrivait comme une eau qui brûle la gorge mais qui fait du bien. J’ai immédiatement adoré l’expression.
À l’époque, elle me semblait simplement poétique. Puis, avec le temps, elle a pris un sens beaucoup plus profond. Un an avant de revenir à Hydra pour enregistrer l’EP, j’ai traversé une période personnelle plus compliquée. Lorsque je me suis retrouvé à nouveau dans ce studio, j’ai compris que Fire Water représentait pour moi bien plus qu’une eau-de-vie locale. C’était la recherche d’un équilibre entre deux parts de moi-même. Le feu, c’est la passion, l’élan, l’intensité, la part flamboyante. L’eau, c’est le calme, la douceur, le silence, l’apaisement. Pendant longtemps, j’ai cru qu’il fallait choisir entre les deux. Aujourd’hui, je crois au contraire qu’elles se complètent.
Le morceau Rafalia m’a profondément touchée. Nous traversons tous des périodes compliquées c’est peut-être pour cela qu’elle a autant résonné en moi. Elle possède une sensibilité, une fragilité et une délicatesse bouleversantes. Bien sûr, chacun se l’approprie selon son histoire, mais elle nourrit quelque chose de très intime.
C’est exactement pour ce genre de retour que l’on crée. Savoir qu’une chanson peut toucher quelqu’un à ce point me rend profondément heureux.
J’étais à Hydra à un moment de ma vie où j’avais besoin de me recentrer. Je l’ai découverte hors saison, dans un tout autre visage. Il y avait très peu de monde. Les plages étaient presque désertes. Je suis arrivé avec ma valise, mais aussi avec beaucoup de poids intérieurs. Je séjournais alors à l’hôtel Orloff. Juste en face se trouvait Rafalia, ce lieu extraordinaire à la fois pharmacie historique et maison d’hôtes entourée d’un magnifique jardin. Un jour, j’ai rencontré Andreas, le fils du propriétaire. Nous avons sympathisé. Puis il m’a ouvert les portes de sa maison familiale. Je suis entré et j’ai immédiatement vu un immense piano blanc. Puis ce jardin incroyable. J’ai quitté l’hôtel et je suis resté plus d’un mois chez lui.
Ce que vous ressentez peut-être dans cette chanson, c’est précisément cela. J’ai passé des semaines à me soigner au contact des sons du jardin, du chant des oiseaux, des odeurs de roses, de la lumière. Je pouvais rester des heures à écouter les éléments, à observer, à me baigner, à simplement sentir que j’étais vivant. Je me reconnectais à mon corps. Je me reconnectais à l’essentiel. La chanson est arrivée d’un seul trait. La mélodie d’abord, puis les mots. Je crois qu’il y avait dans cette chanson beaucoup de lumière, beaucoup d’espoir. Un peu de mélancolie aussi, mais une mélancolie douce, qui invite à respirer. Avec le recul, je crois que Rafalia parle d’apaisement, de contemplation et peut-être même d’une forme de renaissance.
La contemplation est peut-être le mot juste. J’ai eu le sentiment que cette chanson vous invite à regarder les choses avec davantage de recul. Comme si elle rappelait que ce n’est finalement pas si grave. Qu’il existe d’autres choses autour de nous que l’on ne voit plus lorsque l’on a la tête dans le guidon.
C’est magnifique que vous ressentiez cela, parce que c’est exactement ce que cette chanson représente pour moi. Parfois, nous avons besoin de petites béquilles. Elles peuvent prendre la forme d’un livre, d’une promenade, d’une rencontre ou d’une chanson. Si Rafalia peut être cela pour quelqu’un, alors j’en suis profondément heureux. Parce qu’au fond, son message est simple : “respire. Tout va bien se passer. Ce qui t’inquiète aujourd’hui te pèsera peut-être moins demain. Reviens à l’essentiel.”


Faire la paix avec l’héritage
Vous évoquiez vos racines et ce retour sur ces terres, notamment à Hydra. En quoi vos racines vous inspirent-elles aujourd’hui ?
J’ai grandi avec une histoire familiale assez complexe. Notre famille est originaire de Smyrne, en Asie Mineure. Mon grand-père était profondément attaché à ses racines grecques, mais également très marqué par les blessures de l’Histoire. Mon père, lui, a presque développé un rejet de cette histoire tant elle était devenue lourde à porter. Moi, j’ai entrepris le chemin inverse. Je me suis reconnecté à mes racines pour comprendre. Pour réparer aussi, d’une certaine manière. Cette démarche m’a conduit jusqu’à Smyrne. J’y ai écrit une chanson intitulée Izmir. Je me souviens avoir attaché une photographie de mon grand-père à un ballon gonflé à l’hélium et l’avoir laissé s’élever au-dessus de la ville. C’était un moment extrêmement fort.
Et c’est là que j’ai compris quelque chose d’essentiel : ce combat n’était pas le mien. À partir de ce moment-là, la Grèce est devenue autre chose. Elle est devenue ma terre. Non pas par devoir, mais par désir. Une terre magnifique, complexe, dans laquelle je me sens profondément à ma place.
Une terre d’entre-deux parmi les différentes origines qui sont les nôtres. Et quand vous dites que cette histoire ne vous appartient pas, c’est vrai. Les conflits ne nous appartiennent pas. Nous les subissons.
La Grèce, avec toutes ses contradictions, ses merveilles et ses limites, reste pour moi une terre de ponts. Et je pourrais même élargir cela à toute la Méditerranée. Cette mer rassemble des peuples, des cultures, des langues et des savoir-faire qui se croisent depuis des siècles. Je suis convaincu qu’elle a encore un rôle important à jouer dans le monde d’aujourd’hui.
Quelles sont vos influences artistiques ? Musicales, littéraires, visuelles, architecturales…
En littérature, j’admire énormément Sylvain Tesson. J’aime son rapport aux mots, sa manière de raconter le monde, cette écriture à la fois exigeante et accessible. Son travail autour d’Homère m’a profondément marqué. Musicalement, Hydra oblige, il y a évidemment Leonard Cohen. Mais aussi Georges Moustaki, Bob Dylan et surtout Radiohead, probablement l’un des groupes qui m’a le plus accompagné dans ma vie.
Et puis il y a la nature. S’asseoir sous un olivier, observer, écouter le vent, regarder la mer… Une grande partie de mon inspiration naît là.
On l’a dit, votre musique invite à ralentir, à contempler. Est-ce une influence consciente ou inconsciente de vos racines ? J’ai toujours eu le sentiment que le rapport au temps n’était pas tout à fait le même en Grèce qu’en France.
Oui, je pense que cela joue. Je me suis souvent demandé d’où venait ce besoin de ralentir. Un ami m’a dit un jour : « La vie, c’est Zorba qui rencontre Bouddha. » J’adore cette formule. Il y a la fête, la danse, le vin, l’ouzo, les grandes tablées. Et puis il y a le silence, la contemplation, la vie intérieure. Pendant longtemps, j’ai probablement vécu davantage du côté de Zorba. Aujourd’hui, j’essaie d’inviter un peu plus Bouddha dans l’équation. La Grèce m’aide beaucoup à cela.
Entre Paris et Athènes
Athènes et Paris sont deux villes qui inspirent les artistes. Elles possèdent toutes les deux un incroyable vivier de créativité, même si la créativité grecque me semble souvent plus spontanée, plus instinctive. Ces deux capitales vous inspirent-elles, vous qui naviguez entre ces deux cultures ?
Oui, évidemment. Je connais encore beaucoup mieux Paris qu’Athènes. Aujourd’hui, je vis dans le 11ᵉ arrondissement, dans une petite rue arborée où subsiste encore un esprit de village. J’aime cette vie de quartier. J’aime aussi organiser des soirées musicales dans mon atelier. Ce qui me frappe à chaque fois, c’est à quel point les gens ont besoin de se retrouver. Paris et Athènes jouent peut-être dans ma vie le même rôle que le feu et l’eau dans Fire Water. Elles sont différentes, mais elles participent toutes les deux à mon équilibre.




Par rapport à Athènes justement, quelles sont les adresses que vous aimeriez partager ?
Je vais commencer par l’Acropole. Même après plusieurs visites, cela reste une immense émotion. Et le musée de l’Acropole est absolument remarquable. Quand j’arrive à Athènes, j’aime aussi me promener à pied, de Kolonáki à Syntagma puis jusqu’à Monastiráki. Je ne suis pas quelqu’un qui fonctionne uniquement par adresses. Je peux être aussi heureux dans une petite taverne inconnue que dans un lieu réputé. Souvent, je commande un verre d’ouzo, un morceau de féta, un peu d’huile d’olive, et je profite simplement du moment.


Une question un peu plus légère : ça vous arrive souvent d’être en costume dans l’eau ?
De plus en plus souvent ! Je crois que c’est une forme de libération. Quand je suis retourné à Hydra récemment pour tourner le clip de Rafalia, j’avais envie de me jeter à l’eau avec mon costume. Il y avait quelque chose de joyeux là-dedans. Une petite folie. Alors oui, je pense que cela risque de se reproduire. Souvent.
Entretien réalisé par JA Amiard pour Paris/Athènes Magazine. Merci à Scopitone Média pour cette rencontre. Crédits photos : Amélie Chopinet
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