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AENÁLIA — Le geste de la mémoire
Écrit par Julie-Anne Amiard
4 juin 2025
Il y a dans les bijoux d’AENÁLIA une beauté saisissante, presque volubile, dont Katerina Kritikou, sa fondatrice, devient la voix, l'expression, le geste. Parce que nous portons tous en nous des racines multiples — géographiques, émotionnelles, culturelles — ces créations réveillent quelque chose de profondément intime. Elles nous parlent, elles nous bouleversent. À Paris/Athènes Magazine, elles nous ont profondément touchés.
Par l’acte de transmission et le pouvoir évocateur des formes, AENÁLIA ne se contente pas de faire revivre la joaillerie néo-hellénique : elle lui insuffle une vie nouvelle, lui donne une voix contemporaine. Autrement dit, elle devient le porte-parole d’une mémoire vivante. Depuis son atelier à Athènes, Katerina Kritikou — fondatrice d’AENÁLIA mais également historienne de l’art formée à la Sorbonne — laisse libre cours à une créativité nourrie par deux capitales : Paris et Athènes. Sa mission ? Faire renaître un chapitre oublié du patrimoine grec : la joaillerie néo-hellénique. Ses créations, façonnées à la main avec patience et précision, murmurent des récits de femmes, de transmission, de territoire. Elles relient le passé au présent. Rencontre.


UN VOYAGE ENTRE DEUX VILLES
P/A Magazine. Quand, comment et pourquoi avez-vous décidé d’étudier à Paris ?
Katerina Kritikou. Alors que j’étudiais la communication à l’université d’Athènes, je rêvais de plonger dans le monde de l’art. J’étais fascinée par l’art européen des XIXe et XXe siècles, et Paris, ville où j’ai toujours voulu vivre, en était le cœur battant. Ce rêve est devenu réalité en 2009 lorsque j’ai été admise à la Sorbonne, où j’ai vécu cinq années extraordinaires. Ma vie à Paris a profondément influencé ma vision du monde, ma manière d’aborder l’esthétique et l’histoire.


Comment a-t-elle influencé, façonné votre regard sur la joaillerie traditionnelle ?
C’est pendant mes études à Paris que j’ai commencé à apprécier les objets anciens et à me laisser séduire par la beauté des époques passées. C’est aussi dans les rues de Paris que j’ai commencé à porter les bijoux néo-helléniques originaux que ma grand-mère m’avait offerts. Les gens du monde entier me demandaient d’où ils venaient. C’est alors que l’idée de leur redonner vie a germé.


Paris : quelles impressions, influences ou transformations la ville vous a-t-elle laissées ?
Je ne pense pas que Paris m’ait changée, mais elle m’a nourrit à bien des égards. Entourée de tant de beauté, j’ai ressenti le besoin d’absorber tout ce que la ville pouvait m’offrir. Je passais mes journées dans les bibliothèques, les musées, les galeries, ou simplement à errer pendant des heures. Ce que j’ai appris à apprécier le plus, c’est l’élégance discrète.


Paris a-t-elle éveillé en vous un désir de création ?
Paris a indéniablement éveillé ma créativité, grâce à la stimulation esthétique constante. Elle m’a permis de regarder d’un œil nouveau les objets transmis dans ma famille. Petit à petit, ces objets ont pris la forme de trésors liés à mes racines, à mon histoire, à mon pays. Mais à quoi bon un trésor si on ne peut lui donner une utilité aujourd’hui ? Je n’étais pas intéressée par la simple exposition de bijoux néo-helléniques originaux. Je pouvais faire bien plus : les sauver de l’oubli en les redéfinissant dans une élégance contemporaine.

AENÁLIA – boucle d’oreille Kassiopi
AENÁLIA : REINVENTER LA TRADITION
Que signifie le nom AENÁLIA ?
AENÁLIA vient du mot grec aenaos, qui signifie éternel, perpétuel. Outre sa musicalité et sa simplicité de prononciation, ce nom reflète le style intemporel de la tradition néo-hellénique.
Comment percevez-vous la joaillerie néo-hellénique du passé ? Et comment peut-on se l’approprier aujourd’hui ?
D’abord, il est essentiel de définir ce qu’est la joaillerie néo-hellénique : elle s’étend du XVIIe à la fin du XIXe siècle, couvre le continent grec comme ses îles, et mêle des influences de l’Europe occidentale et du monde islamique. Elle faisait partie intégrante du costume traditionnel grec. Inspirée par cet héritage riche et la tradition de l’orfèvrerie post-byzantine, chaque pièce AENÁLIA est conçue avec un profond respect pour les techniques anciennes. C’est la première marque à se consacrer à la renaissance contemporaine de cette joaillerie. Son identité repose sur la singularité, l’intemporalité et la portabilité, tout en considérant le client comme porteur d’une histoire issue de la recherche historique. Porter une pièce AENÁLIA, c’est faire vivre l’esthétique grecque où que l’on soit.


Le folklore est souvent perçu comme rigide ou dépassé. Comment le réinterprétez-vous, en lui insufflant liberté et modernité ?
Je crois fermement en l’adaptabilité et la continuité — dans l’art comme dans la vie. Mon objectif est de redonner vie à une partie méconnue de l’histoire de la joaillerie grecque, tout en respectant les principes séculaires de l’orfèvrerie. Mais il est tout aussi essentiel de l’émanciper de ses attaches folkloriques. Après une phase de recherche vient celle du design : sélectionner un détail d’un bijou ancien, le transformer pour qu’il soit portable, y ajouter une touche personnelle. AENÁLIA comble un vide en proposant un style de joaillerie encore largement inconnu du grand public. C’est cela, pour moi, faire revivre le néo-hellénisme.




ARTISANAT ET SAVOIR-FAIRE
L’artisanat est au cœur de vos créations. Travaillez-vous avec des ateliers spécifiques en Grèce ?
Je collabore exclusivement avec des artisans d’Ioannina, une ville magnifique et historique du nord-ouest de la Grèce, où l’orfèvrerie est une expression majeure de l’art local. La réputation des orfèvres d’Ioannina dépasse les frontières depuis des siècles. Leurs techniques (filigrane, niellure, forge) se transmettent depuis l’époque byzantine. Aujourd’hui encore, Ioannina reste intimement liée à l’argent.


Avez-vous eu accès à des archives ou des collections muséales qui vous ont inspirée ?
La recherche historique est fondamentale dans la création de mes collections. Je m’appuie sur des livres, articles, catalogues d’expositions, mais aussi sur des visites de musées et de collections privées. Je voyage souvent en Grèce pour approfondir mes recherches. Mon musée préféré est le Musée de l’Orfèvrerie d’Ioannina, situé dans le château de la ville, ainsi que la Collection Victoria Karelias à Kalamata. À Athènes, je fréquente régulièrement le Musée Benaki, qui possède la plus grande collection de bijoux néo-helléniques, ainsi que le Musée historique national et le Musée d’art populaire Aggeliki Chatzimichali. Aggeliki Chatzimichali est un modèle pour moi : première folkloriste grecque, elle a parcouru le pays au début du XXe siècle pour documenter les arts populaires. Sa vaste bibliographie est ma Bible. Une femme d’une telle force et clarté de vision ne cessera jamais de m’inspirer.
UN BIJOU COMME UNE MÉMOIRE VIVANTE
Existe-t-il un bijou néo-hellénique qui ait pour vous une signification particulière ?
Chaque pièce porte une histoire pleine de symboles. Celle des boucles d’oreilles et de la bague Feres m’est très chère. Elles sont inspirées des “engagements”, des bracelets portés en Thrace et dans les Balkans, du mariage jusqu’à la naissance du premier enfant. Ils étaient censés favoriser la fertilité. C’est aussi le tout premier bijou néo-hellénique que ma grand-mère m’a offert. Elle faisait partie du cercle local du Lyceum Club des Femmes Grecques. Grâce à elle, j’ai baigné dès l’enfance dans les traditions. C’est à elle que je dois mon amour pour la joaillerie néo-hellénique.
Parmi vos propres créations, y en a-t-il une à laquelle vous êtes particulièrement attachée ?
Je les aime toutes. Le moment où je tiens une nouvelle pièce dans mes mains est toujours le plus précieux. Il y a dans chaque bijou AENÁLIA une part de moi-même. Mais je me sens particulièrement liée à ma toute première création, Zitsa, et à la toute dernière, Ioannina. Elles appartiennent toutes deux à la collection Épire. Zitsa s’inspire de la couronne byzantine portée par les mariées du village de Pogoni. Ioannina, toute récente, reprend la fleur aux étamines impressionnantes brodée sur les ceintures des costumes anciens. L’ornement en corail est fendu en deux pour venir enlacer les oreilles comme deux pétales jumeaux.


Le médaillon Secret Garden nous a profondément touchés. Plus qu’un bijou, il ouvre un monde intime. Quel message aimeriez-vous y découvrir ? Ou bien, quels mots y enfermeriez-vous pour toujours ?
Ce médaillon est un talisman moderne enraciné dans la tradition néo-hellénique. Il est inspiré des bijoux cylindriques cousus au dos des costumes de mariée d’Astypalée, destinés à éloigner le mal par leur bruit. Pour moi, il célèbre la magie des mots. Le mien, que je porte chaque jour, contient un mot de force écrit par une personne chère. Si je devais m’écrire un message, ce serait : « Go with the flow », un rappel constant à ma tendance à trop réfléchir et à vouloir tout contrôler.

Colliers Secret Garden Locket. Photos Dimitris Lantzounis
PARLONS MODE…
Un bijou, aussi chargé de sens soit-il, est aussi un accessoire. Comment le portez-vous ?
J’ai un faible pour les boucles d’oreilles, que je porte avec des looks monochromes : noir en hiver, blanc en été. AENÁLIA étant une marque de pièces affirmées, je les préfère sur des tenues sobres, sans imprimés, volants ou rubans. Leur beauté s’exprime mieux dans la simplicité. Mais je reste ouverte aux associations audacieuses et inattendues.
Quel est votre dress code d’été ?
Des robes légères, des jupes midi, des chemises en lin, des sandales plates — dans des tons clairs.
Et en général, comment vous habillez-vous ? Fidèle à un style, un uniforme ?
Je n’aime pas les tendances. Je privilégie les vêtements intemporels. Et je ne porte presque jamais plus d’un bijou à la fois.
Y a-t-il des créateurs — grecs ou internationaux — que vous suivez particulièrement ?
Je soutiens les créateurs grecs : Mantility, Ergon Mykonos, Daphne Valente, Angelos Bratis, Callista, Ancient Kallos, Etoile Coral, Di Gaia… Il y a de plus en plus de marques grecques prometteuses qui s’exportent. Malheureusement, la créatrice grecque que j’admirais le plus, Sophia Kokosalaki, n’est plus parmi nous. Ses créations étaient des chefs-d’œuvre ancrés dans la Grèce. Côté international : Giambattista Valli, Phoebe Philo, Nicolas Ghesquière, Anthony Vaccarello, Jonathan Anderson, Miuccia Prada, Daniel Roseberry. En haute joaillerie : Fernando Jorge, Repossi, Ana Khouri — mes obsessions du moment.
Et enfin… où partez-vous cet été ? Et quels bijoux emportez-vous ?
Je prévois de partir à Samothrace, une île préservée du nord de la mer Égée. J’essaie d’éviter les destinations trop touristiques et les vacances en août. J’emporterai les boucles Oia et Vaya (collection des îles de l’Égée) pour mes tenues du soir, et le collier et les boucles Kinira pour mes looks plus décontractés.
Un très grand merci à Katerina Kritikou pour son temps et son enthousiasme. E-shop : AENÁLIA
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